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> Poésie
Même pas
Même pas
suivi de
On n'en peut plus
ISBN 978-2-35652-038-8
112 p.
12 €

   
Ici la lumière s’éteint partout. C’est le recueil de toutes les pertes.
 
           noir est si fort partout
            rien
            serait bien plus

    Mais, curieusement, domine un rythme, une musique. Même cassé, haché, martyrisé, ce rythme ramène vers la vie. La musique de vivre survit, surgit, le rire presque, la joie, malgré. Comme un décalage entre ce qui se vit et ce qui demeure au-delà, une force, « quelque chose pas noir ».

Couverture : Joanna Flatau


Notes de lecture


Chantal Dupuy-Dunier (revue ARPA, juin 2010)

M’aime pas… On ne l’aime plus, elle ne s’aime plus…
« Vivre sans / c’est possible / possiblement pas / la main qui manque / elle est partout pas là. »
Il émane de ce recueil, bâti sur une souffrance incommensurable, une de celles que la vie s’applique à nous infliger, une force d’écriture à la mesure de cette douleur.
« Derrière chaque visage / un visage / pas là. »
Rien ne demeure pour Claudine Bohi sauf une impressionnante capacité à traduire ce rien en mots. Cela qui s’appelle être poète.
« Le funambule sans son fil / et debout / dans son vide.»
Mais où persiste le langage, le vide n’existe pas. « Tous les mots / sont pliés muets », affirme Claudine Bohi. Pourtant, elle les orchestre, les espace, les maîtrise de façon à nous faire ressentir, dans les très brefs poèmes de Même pas la coupure, la séparation. «Perdue / la perte même / entièrement trou.»
Nous ne sortons pas indemnes d’une telle lecture qui nous renvoie à nos propres pertes et à notre propre angoisse d’abandon. Nous voici blessés également, lorsque débute la seconde partie du livre On n’en peut plus. Nous sentons très vite à quel point ce « on » ne désigne pas seulement l’auteure, mais nous-même (ou nous-même pas), combien il représente notre condition humaine faite d’une succession de dépouillements jusqu’à l’irréparable.
« Ça fait peur soudain ça fait mal ça fait / mourir vraiment on ne veut plus continuer. »
Dans cette seconde partie, les textes deviennent compacts pour marteler d’une façon différente. Impossible de reprendre haleine, de respirer : « on peut / encore sourire ne rien montrer on fait / semblant ça les arrangerait pas les / autres ils ne voudraient plus de nous / tout est si contagieux la tristesse le rien… »
On peut encore écrire et là on ne fait pas semblant. Je qualifierais ce livre de terrifiant chef-d’œuvre, qui nous touche au vif, nous parle du « long fleuve tranquille » que n’est pas la vie. Il y a un « avant » et un « après » la lecture de Même pas.


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Béatrice Libert (site en ligne de la Maison de Poésie de Namur en Belgique, mars 2010)

même pas comprendre
 
cassées les phrases
cherchant
creusant
 
cassées bancales
 
très impossible
 
Voici un poème nu. Comme lame. Tranchante. On se coupe au fil des vers. Fil qui ne relie plus. Qui a perdu ce sens-là. On progresse ici avec appréhension. On est dans le peu et l’immense, le perdu et l’encore-toujours-là. On écoute. Une voix. Cassée. Des blancs qui crient. Pas d’effusion. Une question immense qui n’arrive pas à s’articuler. Mots accouchés et mots tus, mais qui résonnent, quand même, dans le vide et l’absence. Plus de « je ». Parfois un « tu ». Un « nous » si proche du « on ». Il et elle, désaccordés. (gestes tout seuls / pendant / au bout des bras / vers qui ?) Le on a tout remplacé : «sortir vers toi / n’est pas gagné ». Poèmes hachés, syncopés. Grammaire hagarde, comme hallucinée. Infinitif, mode de la mort et de l’indifférence. Ellipses ravalant les larmes comme dans : « vivre sans / c’est possible / possiblement pas. » Le poème hoquette : « Tombés le cri / le bras ensemble / aller dedans / vers qui ? » Dans sa pauvreté, il excelle à tout « nommer/ ce rien / qui brûle la vue». Pas besoin d’explications, tout est dit. Avec la force des poings serrés. « Mort, perte, anonyme, sans, tomber, briser, arracher »… déclinaison de la déchirure quand « le cœur s’appuie sur rien».  Même pas  forme un seul et même poème structuré par des silences, par le trou béant de pages blanches, haltes nécessaires pour poser le fardeau et reprendre souffle. Afin de contrer le désespoir, la poète-funambule s’accroche à l’écriture qui l’aide à inventorier ce qui demeure « debout / dans son vide ». Forme laconique pour des « phrases perdues / égarées / éparpillées ». Poésie blanche. Que devient-elle, celle qui fut abandonnée ? Une image y répond, révélant tout  le tragique : « une bougie derrière sa flamme. » Cette impossibilité à être soi entière et totale, Claudine Bohi le reconnaît clairement : « vrai, écrit-elle, c’est le fond de la chair qui se défait ». C’est bien avec cette part manquante et marquée qu’écrit l’auteur de Voiture cinq quai vingt et un, cherchant à ôter le bâillon «à l’intérieur du sens ». La seconde séquence offre un autre visage formel : longues laisses poétiques qui se déploient en un mouvement spiralé, comme une seule et même phrase vrillée autour d’un même point névralgique. Aucune pause. D’un bout à l’autre de ce livre, le style est naturellement maîtrisé, venu d’une intense patience, d’une profonde pratique : éclaté d’abord, réunifié ensuite. Pesés les emplois pronominaux, la conjugaison des verbes, mais, sous ce corset rendu nécessaire par la thématique de la solitude et par le ton de la confidence, voire de l’aveu, le souffle poétique de Claudine Bohi est à l’œuvre de manière juste et bouleversante.
 
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