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Corps de Rimbaud
Corps de Rimbaud
Carnet de Djami
70 p. ISBN 978-2-35652-031-9
10 €
L’auteur imagine que Djami, serviteur de Rimbaud en Abyssinie, accompagne son maître, malade, vers la France. Il nous livre le carnet fictif de Djami, écrit du 7 avril au 10 novembre 1891, dernier jour du poète.



    Je n’aurai jamais une place respectable dans cette société. Je me souviens combien j’en riais à cette époque-là : « Pour être décrotteur, gagner la place de décrotteur, il faut passer un examen ; les places qui vous sont accordées sont d’être ou décrotteur ou porcher ou bouvier. Dieu merci, je n’en veux pas, moi, Saperlipouille ! »
    Je n’ai jamais été un sale petit cagot ni un enfant prodige. Je n’ai été l’élève le plus brillant de l’école que pour laver les humiliations que l’on me fit subir de façon si exemplaire. Dieu est mort, et ce jour est le plus beau jour de ma vie.

Notes de lectures :

Evelyne Morin  (Lettre à l’auteur du 12 janvier 2010)

A Jean-Pierre Védrines,

Vous donnez voix aux jours ultimes de la vie de Rimbaud, d’une manière inattendue, renouvelant la relation maître - serviteur en partition musicale, dernier dire avant la mort.
Vous montrez comment le corps parachève le mythe flamboyant de Rimbaud, imposant ce nouveau et dernier voyage dans l’ivresse de la douleur.
Le genou à la fois métonymie du corps – en rouge et noir – et métaphore fonctionne – je-nous – de la relation de Rimbaud à l’autre et singulièrement à la mère. La mère à laquelle l’intertexte fait référence page 54 « c’était peut-être hier » de manière extrêmement subtile. Comme Meursault ne peut exprimer, dater, la mort de celle qui emplit sa vie, le serviteur est, face à la mort du maître en poésie, impuissant à dire directement. C’est à la nonne  qu’il s’adresse ici détournant sa voix.
Et c’est en donnant sa voix au corps, toute absence de filiation reconnue et revendiquée, que le corps trouve le repos et dé-livre la voix de la poésie.
Dans ce livre, l’écriture atteint plénitude et justesse.

*****   

Brigitte Aubonnet (revue en ligne Encres Vagabondes, 21 janvier 2010

C’est un très beau texte sur l’attachement de Djami qui soutient, observe, encourage Rimbaud qui souffre.
L’écriture très poétique entre en écho avec la poésie de Rimbaud. La mort est présente mais toute l’humanité de Djami tente d’insuffler un peu de vie au poète rongé par la maladie.
En très peu de mots, Jean-Pierre Védrines évoque tous les doutes et les tourments de Rimbaud :
« Je vous éveille avec douceur. Vous rêviez en gémissant. Vous me dites dans un souffle :
- Ni le crime ni la boue de la rue. J’aurais été un éphémère. Un homme de trop dans ce monde de barbarie moderne… »
Un très beau texte sur l’intime d’un poète, son rapport au monde et à ses propres angoisses.
C’est un bel hymne à la poésie qui sera peut-être un des moyens de combattre la barbarie du monde.

*****

Gaston Marty (revue Souffles)

L’extrême sobriété du titre (qui ne comporte ni article ni prénom) s’accorde parfaitement à la gravité du sujet, ou plutôt, d’une présence fascinante dans l’histoire de la Poésie, à la fois fulgurante, comme nul n’en doute, et humble au sens originel, terrestre du terme. La vision immédiate, tangible, brute tel un superbe bois évident, de ce corps « présent » saisit chacun de nous : cette mort à nu confère, restitue à l’immense poète universel sa qualité d’homme entre les hommes, grandiose et périssable. Le « voyant » associe à son éblouissant langage l’ « irréfutable » de la condition humaine ; il ne sait ni ne désire renoncer à ce destin insondable d’un être peu enclin à un vaniteux exercice de style. Grâce au regard posé malgré soi sur (le) corps de Rimbaud, spectacle saisissant, surgit la totalité de l’angoisse existentielle, nourrie d’instant et de mémoire. En un vertigineux paradoxe s’accomplit ou s’éclaire ce « noyau indestructible de nuit » lequel, selon André Breton, coïncide avec la poésie essentielle : « soleil noir peut-être », faisant fi des dérisoires logiques.
Cette nuit menace et parfois apaise par sporadiques pollens la souffrance innommable de l’homme – poète, qui comme tout un chacun souhaite et redoute la mort ; une contradiction sur laquelle on a tant glosé. L’évanescence n’a ici place de choix ou de majesté, mais sous la plume passionnée de Jean-Pierre Védrines, le drame n’est pas un symbole froidement sculpté. Pour nous en convaincre, le mal si intime suscite les ténèbres dans les fibres de la chair torturée et torturante, inlassablement : « déjà la nuit s’incarne ». Cette non  couleur de l’élégance et du deuil dans maintes civilisations draine à sa suite d’autres douleurs, celles de l’enfance, la grisaille de la silhouette maternelle trop indifférente, la tristesse des ardoises. L’aspect médical du cancer et de la gangrène qui rongent Rimbaud avoue la réalité interminable d’une jambe « noircie du charbon de la mort ». Pensons au passage à cette autre gangrène qui s’approche pour tuer Sánchez Mejías, torero ami de Federico García Lorca. Rimbaud dit ou fait dire par Djami, son serviteur abyssinien « l’oiseau noir rôde dans notre tête ». L’auteur de Corps de Rimbaud ne nous cache rien de l’évolution, la progression implacable du mal, genou tuméfié, violacé, que l’on attache. Aucun vrai répit entre souffrance criée et immobilité négatrice d’une impossible liberté ; aucune rédemption ne justifie un tel calvaire. Amputation, sèche formule de chirurgien : « Carcinome », « morphine », verdicts ou ordres ne relèvent pas d’une douteuse complaisance sadique mais de la conviction sans échappatoire que le destin n’a excuse ni pitié et que le corps est vrai.
Mais la lumière elle aussi s’impose dans le souvenir et le présent. Immensément incongrue au premier abord, à la première apparition, elle calme peu le mourant, permet cependant à celui-ci, à son frère l’écrivain, son ami Djami, à un lecteur halluciné, d’espérer que cette clarté vaincra au terme de l’insoutenable. Un interstice inconscient, une aube de bref répit, un calme, eau dormante où la noirceur du quasiment indicible et de l’espoir insensé (guérir ou ne plus être écorché) s’épanouit en un rituel suggéré et si prenant à son tour, grâce inespérée : « Une seconde nous nous recueillons dans la douceur de la lumière ». Celle-ci alterne avec l’épouvante des sueurs de l’agonie. Même la nuit redoutée et négative s’éclaire en souvenirs ou projections, prophéties. Le poète prend la parole pour se pencher sur son espérance : « Autrefois, j’annonçais l’avenir, je promettais à l’espèce humaine des nuits d’été aux étoiles d’or ». Même si cette lumière résiste à grand-peine aux souffrances et aux délires de la morphine, la lueur persiste malgré tout chez le commun des mortels ou les poètes fauchés par la maladie ou la violence guerrière. Souvenir illuminé de la rencontre avec l’amour et éclat meurtrier du réel vécu se confondent ou du moins se répondent : Alain - Fournier, le lieutenant des Eparges massacré à la mitrailleuse tombe dans la lueur réunie de l’amour et celle du feu assassin qu’éclaire la « baie mystérieuse ouverte sur un autre monde » (tiré de Sept morts d’amour par Gilbert Prouteau – Hachette, 1981). Chez l’immense poète des « Illuminations » et de « Saison en enfer » se fiancent les opposés. Leur voisinage brûlant n’a de cesse.
Pour J.P. Védrines – et nous par ricochet – au-delà et en marge d’une compassion naturelle, la tendresse de Rimbaud se diffuse comme un geste d’infirmière (de sœur, de mère, qui sait ?) ingénument perçue comme salvatrice par le corps souffrant. Les notes, les mots de Djami, Djami lui-même ouvrant les vannes de l’entière coulée, haleine annonciatrice. L’hommage élevé par l’auteur de Corps de Rimbaud n’inclut point une illusoire négation de la tragédie éprouvée. Djami, un « ami » plus parfait dans son attention simple et respectueuse que les érudits attachés fanatiquement à l’intellect. Une osmose s’établit entre l’auteur, J.P. Védrines, la Poésie et une beauté étrangère à la frigidité. Le poète du « Bateau ivre » (conscient du fait que le navire pour Marseille le conduit vers la mort) clame et regrette sa révolte déçue dans l’écrasement de la Commune en particulier. Le désert implacable où ricanent les hyènes réserve à Rimbaud secoué forcément par les porteurs abyssiniens, le désert lui-même dédié au grand blessé de la vie sa brise d’aube la plus suave. Le luxe ici des noms de lieux s’unit aux diamants merveilleux pour celui qui voulait « inventer des soleils ». Certes, Arthur Rimbaud ne parle plus, mais en un sursaut ou une pérennité magique retrouve le don : « Vous parlez, Rimbaud. » La formule convenue selon laquelle les morts survivent en nous prend là un sens véridique ; survivance d’une œuvre dont l’eau limpide en suscite d’autres à venir, filtration couvrant de sa pureté la fatale putréfaction.
Le masque de couverture, dessiné (encre et pastel) par Jean Pierre Védrines, ne meurt pas. Un demi-sourire énigmatique, la touche de rouge, les yeux ombrés, le front troublé de mystère aident à dire et penser. Le sous-titre donne au petit carnet de Djami le pouvoir de demander et se demander si la mort est une étrangère : Prêter un souffle encore au génie qui réclame « une goutte de miel, une seule ». « J’aurais été un éphémère. Un homme de trop dans ce monde de barbarie moderne. » Aragon fera allusion à cet “enfer moderne” hostile à l’amour. Subsiste le chant en dépit de la cruauté, Rimbaud est mort de son excès tendu vers le feu convoité, physique et moral. Dût-il rejeter l’astre qui le suffoque, il souffle : « J’ai vu dites-vous, n’est-ce pas suffisant?» Le texte de Jean-Pierre Védrines nous a menés par à-coups et alternances au donjon, dans la foule de ceux qui se demandent avec l’Ardennais de génie si « la vraie vie est ailleurs ». Une fin comme une immersion presque paisible dans « le poème de la mer ». Caillou qui éclabousse, sève répandue : « votre corps s’évase ». La joie ultime du train qui longe les belles et joyeuses moissons, les souvenirs de Paul (Verlaine), sa musique magicienne. La mort la vie malgré tout. Un salut pour toujours au “passant considérable”.


*****

Jean-Paul Gavard-Perret (revue en ligne Incertain regard)

Comment un poète pense-t-il un poète ?  Comment procède-t-elle avec celui-ci lorsqu'il s'agit d'un des écrivains majeurs à savoir Rimbaud ? Védrines procède par la fin. Lorsque Rimbaud n'est plus le poète mais le mourant. Toutefois l'auteur du Corps de Rimbaud sait que sa propre écriture doit rester un état naissant qui n’a rien d’une nostalgie.
En ce sens le livre développe une écriture dialectique. Elle offre deux temporalités : celle de la traversées finale, de la saison vers l'enfer , celle de la poésie de "la saison en enfer"  où tout continue à se passer.
Corps de Rimbaud n’est donc pas simplement une retranscription tragique d'une agonie. Le livre nous familiarise à nouveau avec Rimbaud dans le présent à travers sa dernière errance, son ultime marche claudicante et "forcée". 
Il s’agit d’une fouille, d’un creusement du substrat biographique. Le texte est une mémoire et un état naissant pour voir à travers Djami une dernière fois le poète tel qu'il fut laissé. Il s'agit de descendre dans les mines de son cerveau à travers le puits horizontal de la mort qui vient.
L'écriture de Védrines s'emploie à déployer des images de fouille à coup de vignettes fulgurantes. Elle les pousse à leur limite jusqu’à voir la pensée de Rimbaud, une pensée qui nous échappera toujours, celle sur laquelle on ne peut mettre de mots.
Ce texte est un moyen de trouver un autre contact par la poésie vers la poésie au moyen d’une technique archéologique. Il s'agit pour être en mesure de comprendre le poète de se remettre dans ses ultimes pas et de faire émerger l’empreinte du temps en sachant que toujours l’espace nous précède comme il a précédé Rimbaud et ses ancêtres et comme il se poursuivra après nous.
                                                 




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