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Partis pris 1
1. Lettres à René Pons
ISBN 978-2-35652-022-7 16 € Ce n’est rien de dire que Christian Viguié estime René Pons et son œuvre. Ils se voient souvent à Limoges, quelquefois à Nîmes ; mais c’est surtout à Paris, place Saint-Sulpice, haut lieu du Marché de la Poésie de juin, que leurs échanges amicaux sont les plus éclairants. « Christian Viguié nous offre ici les lettres qu’il a adressées à l’auteur du Petit dictionnaire subjectif. Et c’est tant mieux si, dans cette correspondance, il répond à l’œuvre plus qu’à l’homme, et si souvent il s’égare et prolonge ailleurs le discours : René Pons devient texte et prétexte. » Notes de lecture : Michel Ménaché (revue Europe n° 973, mai 2010) La correspondance littéraire est sans doute menacée par le net et le téléphone mais ceux, à l’instar de Francis Ponge, qui écrivent encore contre « le fouet de l’air » que représente la parole, savent le bonheur qu’il y a à décacheter certaines missives. C’est le cas de Christian Viguié qui entretient depuis plusieurs années une correspondance, pour lui fort stimulante, avec l’écrivain René Pons, « absent attentif » au monde. Les Lettres à René Pons sont ici réunies par les éditions Le bruit des autres. La préface aux Lettres est éclairante. L’auteur confie que les lettres qu’il reçoit ou même celles publiées par d’autres auteurs ou destinataires le touchent tout autant : « J’aime lire de vraies lettres. J’en suis presque aussitôt le destinataire. » Avec René Pons, auteur des Carnets du graphomane, s’est établie une connivence, au-delà de l’amitié, mais le poète ne se laisse pas emporter par l’œuvre du destinataire qui « opère à la façon d’un trou noir, [ayant] la capacité d’absorber tout sur son passage, […] les moyens d’y résister consistent à élaborer et amplifier une résistance solaire. » Bigre ! La connivence donc n’exclut pas la contradiction, voire la polémique constructive… C. Viguié reconnaît le déséquilibre de cet échange, souvent à sens unique, puisque l’œuvre plus que les réponses alimente le propos : « René est devenu texte et prétexte. » La posture nihiliste de René Pons ne coupe pas l’élan épistolaire de l’auteur : « je lui demandais tout bonnement de revisiter ce qu’il avait construit et qu’il considérait comme des châteaux de sable, du néant habillé avec des mots. » Commerce triangulaire en quelque sorte, mais surtout catalyseur de réflexion sur l’urgence et la nécessité de l’écriture. Se référant à une analyse d’Hermann Broch (Création Littéraire et connaissance), l’auteur écarte d’emblée tout lien avec le Grand Guignol médiatique, le rôle, sans danger, d’artistes en vogue, épateurs de bourgeois … Poète en « révolte perpétuelle », l’auteur dans sa correspondance ne confond pas toutes les radicalités littéraires avec celle de René Pons. Sans commune mesure avec l’« éructation légitime, » volcanique, de T. Bernhard et d’E. Jelinek, ou encore celle de Céline « qui a jeté ses poubelles juste devant ses pieds. » Différence de taille, l’écriture de René Pons « se méfie d’elle-même, » n’a pas « de finalité esthétisante. » (Lettre du 21.03.05). S’il y a destruction, c’est dans le processus même de création : « La littérature ne consiste pas à créer des mythes mais plutôt à en sortir. » (Lettre du 30.04.05) Dans cette même lettre qui se termine sur un titre de Pons, Délivrez-nous du Pape, Christian Viguié dit son immense admiration pour le poète Andreï Platonov qui « porte en lui un imaginaire poétique et social que je ne trouve pas ailleurs, une ironie ensoleillée et une lucidité tendre et douloureuse qui ébrèche le pouvoir en place [...] Voilà, René. Nous savons que les êtres et leur émotion ne sont pas des marchandises. » Christian Viguié, poète de combat, ne vise rien moins que la transformation poétique et sociale du monde. Son romantisme révolutionnaire ne renonce pas à l’exigence de lucidité. Pour lui, « le masochisme social serait d’accepter ce qui nous détruit. » Dégoût devant ceux qui se taisent, « réservent leur vie » ou se laissent emporter par une logique uniquement partisane : « Aucune langue n’est idéale si elle n’est pas sculptée dans l’émotion… » (Lettre du 26.05.05) Le souvenir des blessures intimes de Viguié, son origine sociale de fils d’ouvrier, son expérience d’enseignant, de militant, attisent son refus des mécanismes de reproduction de la société : « Le milieu littéraire n’échappe pas à cela. La distraction intelligente sert d’alibi à l’intelligence. De la menue monnaie que l’on jette dans les cervelles. » Au passage, il fait l’éloge de Ramuz, « comme un Cézanne aux doigts d’encre, » d’Aragon, « l’auteur qui fait brûler toutes les frontières romanesques, n’en oubliant aucune… » Aux antipodes, il ironise, jouant sur les correspondances sémantiques d’un patronyme d’écrivain facilement identifiable : « Alors les ficelles et les bobines du bobinisme et tous leurs avatars… Une littérature de messe. » (Lettre du 28.05.05) A plusieurs reprises, Viguié revient sur Sartre (Qu’est-ce que la littérature ?), sur la capacité de l’écrivain à voir autrement : « voir autrement devient un verbe d’action. » A l’instar d’Aragon dont « chaque roman est une œuvre de désobéissance. » En écho, il relève qu’Aragon lui-même définissait le roman comme une « science de l’anomalie, » et Saint-John Perse, la poésie, comme « un luxe de l’inaccoutumance… » Tentative d’accomplissement, en expansion : « Les livres que nous écrivons nous apprennent à être neufs. » Dans la veine polémique, C. Viguié égratigne « les coqs de basse-cour du Marché de la Poésie. » Loin des vaniteux de pacotille, il essaie de formuler une poétique qui soit aussi une éthique quotidienne : « Parce que nous écrivons, nous interrogeons comment nous faisons chair avec le monde […] Mon présent a besoin de se nourrir. Les mots […] Jusqu’où peuvent-ils aller ? Jusqu’où peuvent-ils se démener ? […] Malgré la répétition des défaites, j’ai la faiblesse de penser que l’absurde n’annule pas la question du sens. » (Lettre du 13.08.05). L’auteur s’attaque ensuite à « l’obus ponsien, » tente « d’éclairer les limites, » notamment en étudiant le cas de La véritable mort de Don Juan dont les personnages « réévaluent les mythes, ces grandes cathédrales du vide, […] les retournent comme des peaux de lapins et vérifient leur misérable réalité. » Viguié considère la démarche ponsienne comme « un renversement radical puisqu’elle bouscule la représentation classique de l’écrivain face à son œuvre, annule ce clivage écrivain/narrateur, » etc. (Lettre du 22.09.05) De Hans Fallada à Jean Giono, d’Isaac Babel à Andreï Platonov, de Lucien Sève à Daniel Bensaïd, Christian Viguié s’interroge sur les lectures brûlantes qui l’aident à « dépasser l’irrespirable » : « la langue est un animal qui doit avancer avec tous ses muscles. » Il tente d’expliquer le choc éprouvé devant une œuvre d’art qui le bouleverse. L’art qu’il définit comme « une subversion heureuse et permanente. » Mouvement perpétuel du général au particulier, après la chronique d’observateur politique et littéraire, le scripteur revient au dialogue immédiat avec René Pons, à propos d’Un enfer bien calculé : « Le livre que tu m’offres est un grand livre, à la fois souterrain et aérien […] Il surgit comme une baleine blanche avec des cicatrices d’encre, toujours dans et hors de la vie. Fabuleux ! » (Lettre du 8 mars 2006) La dernière lettre (25 janvier 2007) commente largement la campagne des Présidentielles. Les occasions manquées, les querelles intestines de la gauche, le recul des acquis sociaux, etc. la litanie s’interrompt sur la vision des personnages de Giacometti suspendus à un fil « plus proches de la destruction que de la métamorphose, » et sur un vers désabusé d’Apollinaire, clé de vital ressourcement : « Nous n’aimons pas assez la joie. » On lira aussi avec intérêt, en annexes, deux articles de Christian Viguié sur l’œuvre de René Pons, respectivement parus dans Europe et Souffles. ***** Jean-Pierre Védrines (revue Souffles, juin 2009) Dès les premières pages de ces Lettres à René Pons, on s’aperçoit que Parti pris est un ouvrage de haute écriture, d’une écriture cristal qui donne à la fois l’idée du proche et du lointain, du familier et du complexe. La 4° de couverture nous invite, d’ailleurs, à prendre le sillage du livre : « Christian Viguié nous offre ici les lettres qu’il a adressées à l’auteur du Petit dictionnaire subjectif. Et c’est tant mieux si, dans cette correspondance, il répond à l’œuvre plus qu’à l’homme, et si souvent il s’égare et prolonge ailleurs le discours : René Pons devient texte et prétexte. » Ainsi, dans la lettre du 30 avril 2005, Christian Viguié parle à René Pons d’Andréi Platonov à propos de la notion qu’évoque à ses yeux le mot « histoire », cette notion qui s’est enrichie pour lui à la lecture de Janus, et autres ouvrages de René Pons tels Le chevalier immobile, Au jardin des délices, La véritable mort de Don Juan… Platonov, mort deux ans avant Staline de la tuberculose. Et Christian Viguié d’écrire : « Jamais un écrivain ne m’a autant ébloui. Il porte en lui un imaginaire poétique et social que je ne trouve pas ailleurs, une ironie ensoleillée et une lucidité tendre et douloureuse qui ébrèche le pouvoir en place. Même la beauté subversive de sa langue le rend criminel. Là, il y a une véritable langue qui réinvente le réel, j’ai envie de dire qu’elle l’éparpille comme des étoiles. Avec lui, le réel redevient bouleversant. » Bel hommage adressé à l’auteur de Tchevengour et de Makar pris de doute, livre dans la marge duquel Staline avait écrit : « Salopard. » Bien sûr, au fil des pages, René Pons et son œuvre, d’une manière ou d’une autre, sont sans cesse présents. « J’écris des lettres, répondra Christian Viguié à une personne qui l’interroge sur son travail, elles sont adressées à René Pons et au travail de René Pons… » René Pons, son ami, à qui il écrira un mois plus tard dans une autre lettre : « Notre dégoût et notre désespoir se croisent. Nos lettres sont des sœurs. La gloire des supermarchés littéraires ne couronne que les cadavres vivants ou bien morts. On vénère le présent inoffensif et on momifie les œuvres plus anciennes. » Il faudrait tout citer de ce beau livre : les rencontres, les souvenirs, les questions qui touchent à la langue, à l’histoire, à l’art comme si, à la lecture de l’œuvre de René Pons, et grâce à cette correspondance, Christian Viguié nous poussait toujours plus avant, toujours un peu plus loin de la ligne, jusqu’à cet endroit humide du rivage où le sable se sépare de la mer. Dans cette bien belle moisson des hommes du vivant, mieux qu’une volumineuse biographie les quelques pages que Christian Viguié consacre à Jean Giono, entre autres, sont fulgurantes : « Chez Jean Giono, la beauté a besoin de hasard et d’un labyrinthe pour retomber sur ses pattes. Chez cet auteur, la question de l’art appartient au trésor de la langue. Le corps est un outil de connaissance suffisant pour dire ce qui nous fait du bien ou du mal. Il le fait marcher, respirer, et quand on regarde, on prend à pleines mains et on est dans le plein du regard. » Et encore, à propos du poète Thierry Metz mort en avril 1997 : « C’était un poète terrien et aérien à la fois, irrémédiablement à l’écart et au centre du monde. Un homme présent et invisible, encore un être-papillon qui par délicatesse a perdu sa vie. Mon amitié va vers ces êtres-là. » Le deuxième fascicule de Parti pris est consacré à Poésie et politique et se préoccupe du rapport entre l’émancipation de l’image et une image émancipatrice. Un texte de réflexions (mais aussi d’actualité si nous l’élargissons au contexte actuel) dont la ligne se situe entre Breton et Eluard, qui analyse l’opposition entre le surréalisme et la poésie de circonstance, la poésie et l’action… Un débat, comme l’écrit Christian Viguié en conclusion, largement ouvert. ***** Brigitte Aubonnet (revue en ligne Encres Vagabondes, août 2009) Partis pris est un recueil de lettres écrites par un écrivain, Christian Viguié, et adressées à un autre écrivain, René Pons : « René, je continue ma lettre. A la fois, elle se nourrit de ton silence et de ce que tu m’as écrit. Elle prolonge ce que nous n’avons pas le temps de nous dire lorsque nous sommes ensemble. Le silence chez toi est nourricier autant que la parole. » Plus qu’un échange épistolaire ce livre retrace le parcours de deux écrivains et les réflexions de Christian Viguié sur la langue, la création, la littérature, la peinture, le monde ouvrier et la solidarité, la politique… Le parti pris du livre a été de ne publier que les lettres de Christian Viguié mais celui-ci explicite les questionnements de René Pons. Cet échange est privé mais universel dans sa conception : « Bien sûr, il y a des exceptions, mais le capitalisme n'a plus besoin d'une bourgeoisie révolutionnaire, il se contente de cet émiettement psychologique qui n'arrive plus à se saisir de la totalité du monde. Voilà pourquoi l'homme fragmenté, angoissé, consumériste du désir, devient gage de modernité. » Nous découvrons les lectures de chacun et le rôle qu’elles peuvent jouer dans l’enrichissement personnel : « Ramuz taille la langue comme un sculpteur. Il y a cette jouissance et ce travail de grossissement et d'épuration qui tiennent la phrase en équilibre. Quand je dis en équilibre, c'est à la façon dont on jetterait une planche au milieu d'un abîme. Ça tremble tellement qu'on est prêt à tomber. Il appartient à ces écrivains de la volupté qui s'attaquent à la matière. Je l'imagine comme un Cézanne aux doigts d'encre. Sa langue est si concentrée qu'elle vole parfois en éclats. » Une écriture esthétique et poétique prend le temps de regarder le monde, d’analyser le phénomène de la création, de se questionner et de nous questionner. Christian Viguié nous entraîne dans l’univers de l’humain dans sa dimension personnelle, sociale et politique : « S'il demeure urgent d'analyser à tous les niveaux les contradictions frontales entre un projet d'émancipation collectif et la nature des partis politiques censés le promulguer, cela indique qu'il y a un combat dans le combat. L'oublier, c'est subordonner le résultat à son bornage minimaliste. » Un livre riche et très agréable à lire avec à la fin de l’ouvrage des critiques littéraires de Christian Viguié sur les ouvrages de René Pons qui nous permettent de découvrir l’œuvre de René Pons. ***** http://www.encres-vagabondes.com/ |