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D'autres à qui penser
160 P. ISBN 978-2-35652-023-4 16 € Gaëlle et Maxime ont 40 ans. Elle est veuve, lui a quitté sa compagne et son fils il y a six ans. Quand ils se retrouvent après dix-huit ans de silence, ils ont chacun leur histoire, leur fardeau. Tous deux travaillent dans le social, au service des autres, et se sont engagés dans le militantisme politique, syndical ou humanitaire. Dans une structure croisée, Gaëlle et Maxime se racontent. Personnages en quête d’eux-mêmes, accrochés à l’espoir malgré leurs peurs, leurs échecs, l’absence. Avec son regard attentif aux détails qui révèlent et aux voiles qui masquent, l’auteure nous offre un roman émouvant sur la confusion des sentiments, sur les difficiles rapports avec soi, avec l’autre et les autres. D’une écriture simple, précise, sensuelle et poétique, le récit bascule régulièrement de l’intime au social, au cœur de nos questionnements. **** Notes de lecture Michel Host (La Mère Michel a lu, automne 2009) Dirons-nous roman quand la dénomination qui tant fait plaisir aux éditeurs n’est pas énoncée? Non pas, car roman, c’est fiction, fable déclarée… Dirons-nous fiction? Pas plus, car cela saute aux yeux, ces pages sont sous-tendues de la continue poussée de la vie vécue et d’une expérience singulière… Auto-fiction, alors ? La Mère Michel a en détestation ce genre bâtard, généralement tissé de mensonges et faux-semblants joués sur toute la gamme, de l’autosatisfaction modeste à l’hypocrisie des masochismes et martyres intimes pour consciences égotistes et horizons bourgeoisement nombriliques… Non, rien de tout cela, mais la vision d’un moment des deux existences d’une femme et d’un homme de notre temps, moment de vie où certitudes et vacillements s’entremêlent, où action et inaction et leurs tenants et aboutissants sont considérés avec objectivité, autant qu’il est possible dans les mots, avec les mots… Les mots… premier obstacle à maîtriser dans toute relation humaine: c’est pourquoi est employé le langage du temps, simple et quotidien, celui qui n’exige pas de traduction ou d’exégèse… et, si l’on doit risquer le faux-pas, l’équivoque, alors, le silence est explicite : « Tant de complicité sans un mot énoncé. » C’est, pour Gaëlle et Maxime, la quarantaine venue, elle veuve, lui séparé d’une compagne et chargé d’un fils de six ans, la rencontre inopinée après dix-huit années sans se voir… Des retrouvailles donc, les résurgences du souvenir, les exigences du présent, les illusions et les espoirs d’un possible recommencement, le trouble et la confusion des sentiments, des situations. Tous les deux se racontent tour à tour – passé, présent, et peut-être avenir proche –, à l’occasion de rendez-vous presque adolescents, de rencontres dans les restaurants, les hôtels… d’étreintes puis de longues déambulations sur les trottoirs et les quais de la ville… En cela, le récit est éminemment visuel et sonore, actuel, dans la rumeur de notre début de siècle et de millénaire. Au-delà de la guérison des solitudes, de la tentative de mise à distance de lourds passés (liens et liaisons, amours antérieures…), de la tentative de construction d’un couple neuf dans une autre aventure, une question centrale traverse le livre, celle de l’usage que l’on a de soi, de son existence, de sa fonction parmi les autres. La question du sens. C’est, je crois, la colonne vertébrale et l’orientation profonde de ces pages : « Tous deux travaillent dans le social – nous dit la présentation du texte –, au service des autres, et se sont engagés dans le militantisme politique, syndical ou humanitaire. » Nous reconnaissons là l’axe du réel tel qu’il est vécu et perçu de nos jours par quantité de bonnes volontés qui, parfois, sont volonté puis abandon, courages puis découragements, frénésie d’action puis débordement d’inaction, ardeur du néophyte puis déprime du fatigué… Et encore, action efficace ou simple rôle destiné à se donner comme une contenance… une image en quelque sorte, à l’usage du regard des autres ? Les questions sont clairement posées ; pour elle, celle du bien-fondé de son aide aux prisonniers. « Elle n’avait jamais parlé de ce qu’elle leur racontait. Maxime s’était interrogé sur l’utilité de cette action. » Pour lui, l’engagement auprès de jeunes que la vie a maltraités, la fonction paternelle : « Face aux jeunes il doit être un père, une autorité, ce que jamais il n’a été. […] Maxime est à contre-emploi. » La peinture de leur amour résurgent, incertain encore… a pour fond un paysage plus large, celui de l’authenticité de leur action et de la vérité de leur être. Ces retrouvailles se poursuivront-elles par le tissage de liens neufs et solides ? Est-ce vraiment ce qui importe ? L’auteur va au-delà. Ce moment que la vie a proposé à Gaëlle et Maxime, ce fut une épreuve, comme on le disait des photographies du temps où il fallait les « révéler » dans un bain acide (ici, le bain de la rencontre) : « … elle s’était découverte avec ses possibles, avec la force de supporter la vie, avec le plaisir du partage sans se questionner sans cesse. » Des forces et des pouvoirs nouveaux sont nés en cette circonstance : « Exister par soi-même tout en étant à côté de l’autre, se mêler mais savoir retrouver son identité pour être reconnu. Pouvoir aussi se reconnaître soi-même. » Lui, retrouve son fils, et avec lui tous les enfants délaissés dont il a la charge… Passées les hontes, surmontés les doutes et les impuissances, « Il a osé parler à Gaëlle. […] Il se sent comme un livre vierge dans lequel un créateur pourrait venir forer l’épaisseur des pages pour y déloger, tel un archéologue, les richesses enfouies dans les grains du papier. Il est prêt à y inscrire une nouvelle histoire… » Ce que nous suggère le beau récit de Brigitte Aubonnet, est ceci : le premier créateur de nous-même est le soi qui l’habite, et cette autoréalisation s’effectuera à travers l’expérience de vie, souvent imposée par les hasards et circonstances, et dans la mesure où alors ne sera pas éludée – divertissement pascalien toujours possible ? – la nécessaire confrontation avec soi-même et le monde. Sous les apparences ordinaires de la vie ordinaire, la beauté et la force du livre sont dans cette révélation qui s’élabore, se dessine avec fermeté au fil des pages. Cécile Oumhani : Après Le bleu des voix, un recueil de nouvelles tout en finesse primé par la SGDL, Brigitte Aubonnet publie D’autres à qui penser, un roman consacré à un thème qui interpellera beaucoup, celui de la solitude. Gaëlle est veuve. Maxime a quitté sa compagne et son fils. L’un et l’autre sont encore à mi-chemin de leur existence, à l’âge où l’on éprouve avec encore plus d’acuité cette situation. La romancière choisit ici une structure qui lui permet de passer d’une intériorité à une autre. Elle explore les variations d’un monologue que partagent tant d’êtres souvent sans le savoir, passant à côté de ce qui ouvrirait le dialogue nécessaire pour estomper la souffrance dans la simplicité d’un partage tout simplement humain. Car l’un et l’autre sont fondamentalement soucieux des autres, puisque leurs vies sont dédiées au militantisme et à ce que l’on appelle le social. Ni Gaëlle ni Maxime ne sont enclins à la complaisance d’un narcissisme qui exacerberait leur isolement. C’est même tout le contraire. Ils se sont connus presque vingt ans auparavant et vont se retrouver en un point de leur expérience qui devient à la fois le temps d’un bilan et celui d’une évaluation des possibles. De telles retrouvailles pourraient sembler simples, avec la perspective d’un heureux dénouement qui démentirait ce qui est la réalité de beaucoup. Brigitte Aubonnet analyse avec lucidité et sensibilité tout ce qui empêche un être marqué par la perte d’en rejoindre un autre. Son roman est ancré dans le monde d’aujourd’hui. Elle en a observé toutes les facettes et démonte impitoyablement les avancées technologiques dont on nous rabâche qu’elles rapprochent les gens les uns des autres. Gaëlle restera longtemps rivée devant l’écran de son ordinateur, parce qu’elle a rencontré un homme sur la toile. Le « regard » virtuel qu’il porte sur elle la rend au sentiment de sa féminité, sans lui permettre d’accéder à la vérité d’une rencontre. Ce n’est pas la nouveauté de l’inconnu qui brisera sa solitude. Le chemin qui la mènera à elle-même passe par celui de sa propre histoire, de son passé, dans l’humanité des rencontres tissées, perdues puis renouées. Brigitte Aubonnet saisit avec une grande justesse les hésitations, les émois de ses personnages, et sait se glisser en eux avec beaucoup d’empathie. ***** Jean Claude Bologne : Après dix-huit ans sans s'être vus, Gaëlle et Maxime décident de se revoir. Mais ils ont désormais une histoire derrière eux. Celle de liaisons ratées ou d'un veuvage douloureux, celle d'un militantisme qui ne les pas satisfaits. Celle de leur solitude, surtout, et de leur hantise de la voir se prolonger, de continuer à dîner devant des assiettes orphelines. Vont-ils se retrouver ? Pour le lecteur, c'est d'abord leur passé qu'ils retrouvent, par bribes, car il n'est pas question de rencontrer l'autre sans se connaître soi-même. C'est la leçon qu'ils ont tirée de leurs échecs respectifs. Tous deux ont cherché, toute leur vie, « l'autre à qui penser » : le thème se décline dans toutes ses nuances : le voyeurisme du passant qui entre par effraction dans des demeures inconnues ; l'action syndicale ; les annonces envoyées comme des bouteilles à la mer sur Internet ; les projets pour occuper une ribambelle d'enfants ; le besoin d'inventer une histoire à la voisine silencieuse dans un train... Mais penser aux autres, n'est-ce pas se perdre soi-même ? C'est aussi le désespoir de ne pouvoir s'investir totalement dans l'altruisme qui anime les personnages. La scène sur laquelle s'ouvre le roman, où les deux protagonistes qui se retrouvent se croient obligés, pour séduire l'autre, de porter assistance à un poivrot tout en désespérant de ne pouvoir se parler seule à seul est en cela significative, et bouleversante. Le profond ennui des réunions syndicales qui tournent en rond a un parfum de vécu qui ne trompe pas. C'est dans la relecture d'un conte pour enfant, Petit-Bleu et Petit-Jaune, que Gaëlle trouve la solution à son tourment. « Exister par soi-même, tout en étant à côté de l'autre, se mêler mais savoir retrouver son identité pour être reconnu. » Mais les contes pour enfants peuvent-ils servir de leçon de vie ? Au moins les personnages veulent-ils y croire... Brigitte Aubonnet avait déjà évoqué, dans Le bleu des voix, cette incommunicabilité entre les êtres qui se manifeste par une altération des voix, aussi perceptible que ces bleus qui gardent la trace des coups sur la peau. Les variations sur le thème du souffle se retrouvent dans ce roman. Un long discours en une seule respiration ; le souffle qui manque à l'ivrogne, que tentent de reprendre les amants dans la fièvre de l'orgasme, que l'on retient pour ne pas réveiller l'autre, la peur qui paralyse lors d'une première rencontre... C'est dans ces variations sur la difficulté d'élocution ou de respiration que l'écrivain a ses plus délicates trouvailles. Au moment de découvrir son correspondant anonyme, « Gaëlle avait l'estomac plombé. Elle aurait avalé une casse complète d'un alphabet d'imprimeur qu'elle n'aurait pas été plus lourde. Elle avait du mal à gonfler ses poumons. » Prête à se suicider une femme hurle ; « la voix n'était que contusions ». Et la scène primitive, celle que l'on ne retrouve qu'à la fin du roman, lorsque les journées sont « comme de minuscules boyaux sombres », et les heures « des parois granuleuses et glacées qui déchirent la peau », est un douloureux moment de sensibilité exacerbée. J.C.B. : pagesperso-orange.fr/jean-claude.bologne ****** Dominique Baillon (Encres Vagabondes) Gaëlle, veuve de quarante ans, femme sérieuse et engagée, travaille auprès de jeunes enfants en situation familiale fragile. « Ses rides sont de jolis plis, des ondulations où nichent ses souvenirs. La signature de ses sourires. » Sa vie privée est habitée par le fantôme de Fabrice, l'époux aimant (trop ?) et possessif, disparu deux ans plus tôt dans un accident de voiture. Deuil difficile. « Les amnésiques courent après leur passé, emplis d’un désert qu’ils ne supportent pas. Leur présent n’est pas un disque vierge qui permet de tout recommencer. Une deuxième vie pour décider en adulte, un leurre. Redémarrer en colimaçon autour du néant. Une horreur ». Mais Gaëlle se bat et refuse de s'enterrer. Toujours fidèle, elle a l'exubérante et audacieuse Véronique, amie de toujours, qui la secoue et l'entraîne. Retrouvé depuis peu, presque par hasard, il y a Maxime, le compagnon de lutte perdu de vue à 22 ans. « Son nom, elle ne l’a jamais oublié. Son visage, elle tente de le reconstituer. Parcelle après parcelle. Un puzzle d’émotions. Son cœur vibre en dessinant le parcours de ses sourcils. Ils étaient sombres, barraient le bas de son front. Jamais, elle n’a réussi à percer les mystères qui se promenaient derrière les plis de son visage. Des plissements hercyniens, elle aurait dit qu’ils exprimaient ses révoltes. » La fugace rencontre, via Internet, de Sylvain – « le rêve dans les tuyaux » pour rompre le vide inhabitable du deuil, parce que « la nuit libère. Tout est possible. La société est endormie. Plus personne pour surveiller, pour juger. » –, ne fut qu'une parenthèse agréable et rassurante. Maxime, après avoir longtemps vogué sur les eaux de l'engagement politique, humanitaire et syndical – « Il a côtoyé tant de militants qu’il pourrait écrire le dictionnaire du parfait militant avec leurs motivations réelles, leurs fonctionnements, leurs richesses et leurs mesquineries, leurs réussites et leurs erreurs, leurs combats et leur générosité. Lui, le premier, il a couru d’engagement en engagement comme il l’a fait de femme en femme. » –, s'occupe aujourd'hui de jeunes en difficulté et participe, une soirée par semaine, à un groupe d'écoute de SDF. « Il a découvert le poids du silence. Celui qui emmure, qui crée des cloisons. Quand il y a trop de malheurs à dire, on ne dit plus, à quoi bon. Et parfois même, l’oubli protège. Certains ne savent même plus pourquoi et comment ils ont sombré. (...) Si souvent, on les a ramenés vers le bord d’une vie normale sans leur permettre de retrouver le nécessaire pour continuer un chemin possible, alors ils ont sombré de nouveau encore plus bas qu’avant comme celui qui augmente sa consommation après avoir arrêté des mois la cigarette. Addict, ils doivent l’être à la misère, voilà ce que parfois on leur dit. » Depuis qu'il a quitté sa femme et son fils de quatre ans quelques années auparavant, il vit seul à Paris. Dans une structure croisée, Gaëlle et Maxime, se racontent. Ils ont chacun leur histoire, leur fardeau mais tous deux travaillent pareillement dans le social, militants engagés au service « d’autres à qui penser ». Aujourd'hui, ils se retrouvent un soir par semaine auprès des SDF, vont ensemble au cinéma ou au restaurant. « Maxime prend la main de Gaëlle. Elles se parlent mieux qu’ils ne peuvent le faire. Le temps les aidera. » Enfin, tour à tour, ils se livrent jouant tantôt la franchise brute et émouvante tantôt l'omission pour garder toutes leurs chances de plaire et de séduire. Avec ces ingrédients, l'auteur pouvait nous écrire une histoire d'amour ou se lancer dans la littérature de critique sociale sur le sort des enfants en difficulté et des laissés pour compte ou encore centrer son récit sur le militantisme... Brigitte Aubonnet, pour le plus grand plaisir du lecteur, n'a pas choisi. Elle nous offre ici un roman sensible sur la confusion des sentiments qui met en situation les difficiles rapports entre soi et soi, soi et l'autre, soi et les autres. Se livre à une évocation attentive aux détails qui révèlent et aux voiles qui masquent et, d'une écriture simple, précise, sensuelle parfois ou poétique, nous confronte avec une grande sensibilité à l'humain équivoque et aux émotions du cœur et du corps. Mais un roman peut en cacher un autre. Personnages en quête d'eux-mêmes, accrochés à l'espoir, au-delà de leurs peurs, des échecs, de l'absence, chacun se rêve encore « révolutionnant le monde, éliminant toutes les injustices, trouvant un abri à tous les sans-logis, une famille à tous les orphelins, un emploi pour tous les laissés pour compte ». Par le biais de l'engagement et des activités professionnelles de ses deux protagonistes, l'auteur glisse très naturellement du "psychologique" au "sociologique" avec une radiographie critique des dysfonctionnements sociaux agrémentée de quelques interrogations sur les leurres et bonheurs du militantisme. Au final, l'oscillation constante du Je à l'Autre, de l'Intime au Social, de la Révolte à l'Espoir, de la fragilité à la détermination, soulève, bien sûr, plus d'interrogations qu'elle ne propose de réponses et c'est peut-être cela, la qualité première de ce livre, son authenticité. On s'y retrouve, s'émeut, bref, on s'attache. Un livre riche et émouvant où les personnages vibrent de toutes leurs fibres et qui met le doigt sur ces questionnements diffus auxquels, face aux désordres sociaux et personnels, nous sommes tous confrontés. Ce livre est le premier roman de Brigitte Aubonnet. Pour son recueil de nouvelles, Le bleu des voix, elle a été finaliste en 2004 du prix de la nouvelle littéraire de Nanterre et a reçu une bourse Thyde Monnier de la SGDL. D. B. : Encres Vagabondes ****** Lire la note de lecture sur le littéraire.com ****** Couverture : peinture de Christian Viguié |